Yves Michaud - le jugement esthétique intruit

 

« Au départ, dans l’expérience que quelqu’un fait d’un objet, pour des raisons personnelles qu’on serait bien en peine de donner et dans des circonstances qui peuvent relever du hasard, de l’éducation, de la recherche volontaire, ou de que sais-je encore, il se forme un jugement d’appréciation, un jugement exprimant un plaisir, un déplaisir, un intérêt, un rejet, une émotion. Ce jugement se formule dans un premier temps avec les moyens du bord, sous la forme le plus souvent rudimentaire d’un « j’aime ou j’aime pas » ou d’expressions stéréotypées, qui se renouvellent avec les générations (« cool », « super », « vachement bien », « intéressant », « chouette », « bath », « magnifique », etc.). Il ne peut être ensuite développé que dans un jeu de langage, lui aussi donné ou trouvé de manière plus ou moins hasardeuse en fonction des ressources dont dispose celui qui s’exprime. (…)

D’où le sentiment chez certains d’être démunis, de ne pas savoir quoi dire, de « rester bêtes » devant des œuvres pour lesquelles ils n’ont pas les mots et ne savent pas jouer le jeu ; d’où aussi les enthousiasmes des novices ou les stéréotypes des apprentis, lorsqu’ils découvrent un jeu de langage qui leur permet de dire ce qu’ils sentent, d’élaborer leur sentiment, de l’exprimer et de le former.

C’est ainsi que le jugement va se développer, s’amplifier, se complexifier et se normer au sein de jeux de langage particuliers et locaux : celui de l’esthétique du cheval espagnol, de l’esthétique du rap, de l’esthétique académique de l’épure et de la virtuosité dans le cas des exemples que nous avons pris… »

                                                                                                                 Y. Michaud, Critères esthétiques et jugement de goût

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