Locke - l'hypothèse de la perte de conscience de soi

Supposé que je perde entièrement le souvenir de quelques parties de ma vie, sans qu’il soit possible de le rappeler, de sorte que je n’en aurai peut-être jamais aucune connaissance ; ne suis-je pourtant pas la même personne qui a fait ces actions, qui a eu ces pensées, desquelles j’ai eu une fois en moi-même le sentiment positif, quoique je les aie oubliées présentement ?

Je réponds à cela que nous devons prendre garde à quoi ce mot « je » est appliqué dans cette occasion. Il est visible que dans ce cas, il ne désigne pas autre chose que l’homme. Et comme on présume que le même homme est la même personne, on suppose aisément qu’ici le mot « je » signifie aussi la même personne. Mais s’il est possible à un même homme d’avoir en différents temps une conscience distincte et incommunicable, il est hors de doute que le même homme doit constituer différentes personnes en différents temps,

et il paraît par des déclarations solennelles que c’est là le sentiment du genre humain. Car les lois humaines ne punissent pas l’homme fou pour les actions que fait l’homme lucide, ni l’hommelucide pour ce qu’a fait l’homme fou, par où elles en font deux personnes. Ce qu’on peut expliquer en quelque sorte par une façon de parler dont on se sert communément en français, quand on dit, un tel n’est plus le même [one is not himself], ou il est hors de lui-même [beside himself]. Expressions qui donnent à entendre en quelque manière que ceux qui s’en servent présentement, ou du moins qui s’en sont servis au commencement, ont cru que le soi était changé, que ce soi, dis-je, qui constitue la même personne, n’était plus dans le même homme.  

                                                                                                                                  John Locke, Essai sur l'entendement humain II, 27

Suppose I wholly lose the memory of some parts of my life, beyond a possibility of retrieving them, so that perhaps I shall never be conscious of them again ; yet am I not the same person that did those actions, had those thoughts that I once was conscious of, though I have now forgot them ? To which I answer, that we must here take notice what the word I is applied to ; which, in this case, is the man only. And the same man being presumed to be the same person, I is easily here supposed to stand also for the same person. But if it be possible for the same man to have distinct incommunicable consciousness at different times, it is past doubt the same man would at different times make different persons ; which, we see, is the sense of mankind in the solemnest declaration of their opinions, human laws not punishing the mad man for the sober man’s actions, nor the sober man for what the mad man did, – thereby making them two persons : which is somewhat explained by our way of speaking in English when we say such an one is « not himself, » or is « beside himself » ; in which phrases it is insinuated, as if those who now, or at least first used them, thought that self was changed ; the selfsame person was no longer in that man.

 

 

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