Russell- apparence et réalité

Russell 2"Concentrons notre attention sur la table. A nos yeux, elle est rectangulaire, d’un brun luisant, et, au toucher, sa surface est polie, froide, dure (...). N’importe qui, s’il la voit, sera d’accord avec la description que j’en fais ; on pourrais donc penser qu’il n’y a là aucun problème. Mais dès que l’on essaye d’être plus précis, les obstacles surgissent. Même si je crois que la table est véritablement de la même couleur en toutes ses parties, les côtés qui réfléchissent la lumière semblent plus colorés, alors que d’autres points apparaissent presque blancs par la suite d’un éclairage différent. Je sais encore que si je me déplace, je verrai les jeux de lumière sous des angles différents qui tansforment les nuance du bois. Si donc plusieurs personnes regardent la table au même moment, il n’y en aura pas deux qui verront les couleurs de la même façon (...). Dans la pratique, ces différences sont sans intérêt, mais pour un peintre, par exemple, elles sont d’une importance capitale (...).

Voilà précisément le commencement d’une des distinctions qui constituent l’un des plus graves problèmes philosophiques, la distinction à établir entre l’apparence et la réalité, entre ce que les objets semblent être et ce qu’ils sont vraiment. Le peintre veut reproduire les apparences des objets, l’homme réaliste et le philosophe veulent savoir ce qu’ils sont réellement (...).

Revenons à notre table : d’après ce que nous avons constaté, il n’y a pas de couleur précise qu’on puisse lui attribuer, ni même à l’une de ses parties (...). La couleur n’est donc pas inhérent à la table, mais dépend à la fois de la table, de celui qui la voit et de la façon dont elle est éclairée ou non éclairée. Quand, dans la vie quotidienne, nous parlons de la couleur de cette table, nous voulons seulement parler de la nuance que semblera posséder cette table à toute personne normale, dans des conditions normales d’éclairage. Toutefois, les autres nuances qui apparaissent dans des conditions différentes ont tout autant droit à être jugées véritables (...).

Le raisonnement sera le même concernant la matière dont la table est faîte (...) la table paraît avoir une surface lisse et polie. Si nous la regardions au microscope, nous discernerions la rugosité du bois (...). Quelle est donc la véritable matière dont la table est faite ? Nous sommes évidemment tenté de dire que les renseignements fournis par le microscope sont les seuls véridiques, mais un autre instrument plus puissant nous offrirait une autre vision du bois (...). Et voilà ébranlée la confiance que nous avions dans le témoignage de nos sens.

Quant à la forme de la table, elle ne nous offre pas une position plus assurée. (...)

Il devient donc évident que la vraie table, s’il y en a une, n’est pas celle dont nous avons la perception par l’entremise de la vue, du toucher ou de l’ouïe. La vraie table, s’il y en a une, n’est pas directement perçue par nous, mais doit être connue par déduction à partir de ce que nous percevons directement. »

 

                                                                                                      Bertrand Russell, Problèmes de philosophie, « apparence et réalité »  1912

 

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