S.Chauvier - Dr Jeckyll et Mr Hyde

Imaginons une même substance, un même organisme humain, successivement animée par deux personnes séparées l’une de l’autre par une amnésie totale. Prenons par exemple Dr Jekyll et Mr Hyde. Pour les besoins de la démonstration, inversons l’ordre d’apparition de nos deux compères et supposons que Mr Hyde fasse son œuvre avant d’être remplacé par le doux Dr Jekyll. Un crime a été commis. L’homme qui l’a causé a laissé des traces. Un habile inspecteur de police les déchiffre et vient sonner à la porte du doux Dr Jekyll. L’idée de Locke est alors la suivante : personne ne considérerait comme justifié que l’on punisse le Dr Jekyll pour les forfaits de Mr Hyde. Car, dès lors qu’il aurait perdu la conscience des actions de Mr Hyde, dès lors qu’il ne saurait raccorder à son Moi actuel les actions passées de Mr Hyde, qu’il ne saurait se les approprier, punir le Dr Jekyll ne serait pas plus juste que punir un autre homme.

Comment se fait-il que nous soyons effectivement enclins, face à une telle expérience de pensée, à juger que le Dr Jeckyll ne doit pas être puni pour les crimes de Mr Hyde, quoique ce soient les mains du Dr Jekyll qui les aient commis ? La réponse doit être recherchée, selon nous, dans le concept même de punition, tel que Locke l’a analysé. On ne punit pas des hommes, au sens d’organismes humains, mais des personnes, en raison des actions qu’elles ont accomplies (et non des faits qu’elles ont pu causer inconsciemment et involontairement). Il s’ensuit qu’on doit punir la personne qui a accompli l’action, autrement dit celle qui est porteuse, du point de vue de sa conscience, du sens de cette action et qui pour cette raison la reconnaît comme sienne. Ce que Locke appelle « l’appropriation de l’action » au Moi est fondée sur la présence de cette intention ou du souvenir de cette intention. Imaginons que des traces mémorielles de la vie de Mr Hyde subsistent dans l’esprit du Dr Jekyll. Il a notamment gardé le souvenir d’être en train d’étrangler une jeune femme. Il sera manifestement impossible d’avouer à l’inspecteur « j’ai étranglé la jeune femme ». Au mieux pourra-t-il avouer qu’il a le souvenir d’être en train d’étrangler une jeune femme, mais il devra aussitôt confesser qu’il ne comprend pas ce souvenir, qu’il ne sait pas de quoi il s’agit. Sa situation à l’égard de son souvenir sera identique à celle de quelqu’un à qui on montrerait une photographie et qui affirmerait : « non, je ne sais pas de qui il s’agit ». Pour que le Dr Jekyll puisse, face à son souvenir, « savoir de quoi il s’agit », il lui faudrait précisément retrouver l’intention dans laquelle cette action a été accomplie, le sens qu’elle avait pour celui qui l’accomplissait. Mais, précisément, il ne retrouvera pas cette intention, parce que cette intention n’est pas, et n’a jamais été, son intention. Ce n’est donc pas lui qui a commis ce crime.

                                                                                                                                                                 Stéphane Chauvier, Qu'est-ce qu'une personne ? (2003)

 

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