les 5 injustices de la réforme des retraites

Sam. 06 Nov., médiapart.

Retraites: les cinq injustices de la réforme

Au moins pour cinq raisons, la réforme des retraites contre laquelle des centaines de milliers de Français manifestent ce mardi 7 septembre est injuste. Florilège d'arguments puisés dans nos articles sur le sujet...

1- Elle taxe beaucoup le travail, très peu le capital et les entreprises

Le gouvernement a insisté sur un argument facile à comprendre: il y a de moins en moins d'actifs et de plus en plus de retraités. Le problème de nos retraites serait démographique (cet argument ne tient pas vraiment). Il faut donc des mesures démographiques. C'est-à-dire faire travailler les Français plus longtemps.

L'âge légal a donc été repoussé de 60 à 62 ans, à raison de quatre mois par an. L'âge légal, c'est celui auquel il est permis de faire valider ses droits à la retraite, que l'on ait ou non les trimestres nécessaires. C'est un droit. Evidemment, le repousser rapporte mécaniquement beaucoup d'argent: ce sont autant de cotisations retraites en plus, versées par les actifs. Le gouvernement a fait de cette mesure un pilier de sa réforme. Elle lui permet de revenir sur la réforme faite par la gauche, qui avait abaissé l'âge légal de 65 à 60 ans au début des années 1980.

En même temps, l'âge du taux plein recule lui aussi de deux ans. Jusqu'ici, il était de 65 ans. Il passera à 67 ans. L'âge du taux plein? Plus exactement, celui auquel il n'y a plus de pénalité financière (une “décote”) quand on n'a pas tous ses trimestres.

Ces mesures d'âge représentent 20 milliards d'euros par an en 2020, soit l'essentiel du financement. De nouvelles taxes sont annoncées sur le capital et les entreprises , mais elles ne rapporteront que 5 milliards d'euros par an. Dans son rapport de la commission des finances de l'Assemblée nationale publié en juillet, le député UMP, Laurent Hénart, estime que la réforme «pénalise le travail» et «souhaite que les mesures de recettes fiscales et sociales qui seront décidées à l'automne tendent vers un meilleur équilibre entre prélèvements sur les revenus du travail et prélèvements sur les revenus du capital»

2- Elle occulte les inégalités d'espérances de vie

Le gouvernement explique que les Français sont ceux qui passent le plus de temps à la retraite. C'est vrai: 24,5 ans pour les hommes et 28 ans pour les femmes, selon l'OCDE! Globalement, notre espérance de vie à la retraite est plutôt enviable.

Le problème, c'est que tout le monde n'est pas logé à la même enseigne. «La retraite n'a de sens que dans une situation de bonne santé. En se concentrant sur l'espérance de vie, on occulte la réalité des inégalités», explique Philippe Askenazy, chercheur au CNRS.

L'espérance de vie d'un ouvrier est de sept ans inférieure à celle d'un cadre, selon l'Insee. D'après l'Institut national des études démographiques (Ined), les ouvriers sont d'ailleurs soumis à une «double peine », liée à leur travail et à leurs conditions de vie: «Au sein d'une vie plus courte, ils passent aussi plus de temps que la moyenne en situation d'incapacité. Les professions manuelles en général sont particulièrement touchées par les limitations fonctionnelles physiques ou sensorielles, qui concernent plus de 60 % des années à vivre après 60 ans.»

Reculer l'âge légal à 62 ans pour tous se révèle de ce fait injuste, car les cadres profitent de leur retraite en moyenne plus longtemps, et dans de meilleures conditions.

  • 3- Elle pénalise les femmes et les plus modestes 

D'après la caisse nationale d'assurance-vieillesse (Cnav, régime de base du privé), 63% de ceux qui font valoir leurs droits à 60 ans en 2009 avaient quatre trimestres de trop, un sur deux avait cotisé huit trimestres de plus.

C'est le cas de beaucoup d'ouvriers ou d'employés qui ont commencé à travailler jeunes. Avec le recul de l'âge légal, ils devront travailler plus longtemps.«Si on fait payer par ceux qui ont des carrières longues, c'est une réforme de classe!», estime l'universitaire Anne-Marie Guillemard, spécialiste des systèmes de retraites.

Conscient de l'écueil, le gouvernement va étendre le dispositif “carrières longues”, qui permet des départs anticipés depuis 2003 et la réforme Fillon. Ceux qui ont travaillé dès 17 ans pourront ainsi partir à 60 ans ou avant... mais à condition d'avoir validé 43 ans. En revanche, malheur à ceux qui ont commencé à 18 ans: ils ne sont pas concernés par le dispositif. Et devront donc cotiser 44 ans, jusqu'à l'âge légal!

Si les Français partent en moyenne à 61,5 ans dans le privé, ils quittent réellement le marché du travail plus tôt: 58,7 ans pour les hommes et 59,5 ans pour les femmes, selon l'OCDE, à cause du faible taux d'emploi des seniors dans notre pays. Entre les deux? Beaucoup sont au chômage, en inactivité, sans ressources, en invalidité, dans des dispositifs transitoires... Jusqu'à la retraite, beaucoup connaissent une période de chômage ou d'inactivité, parfois de maladie ou d'invalidité.

«Ces dernières années, au lieu de s'occuper énergiquement de l'emploi des seniors, la France n'a fait qu'augmenter le temps de latence entre le dernier emploi et la retraite», déplore Anne-Marie Guillemard. Voilà pourquoi, à gauche, beaucoup disent que la réforme va transformer «de jeunes retraités en vieux chômeurs». Il s'agira surtout d'un tour de passe-passe financier, qui allégera les caisses de retraite mais risque de peser sur les comptes de l'assurance-chômage ou sur d'autres mécanismes de solidarité.

Le recul du taux plein de 65 à 67 ans, lui, va pénaliser tous ceux qui ont eu des carrières hachées, des parcours professionnels difficiles, et attendaient l'âge du taux plein pour ne pas subir de décote.

Dans Alternatives économiques, l'économiste Thomas Piketty résume: «Repousser l'âge légal de départ à la retraite à taux plein au-delà de 60 ans, dans le contexte actuel, c'est d'abord un moyen de récupérer très vite un ou deux milliards sur le dos des plus fragiles. C'est injuste socialement et ça ne règle rien.»

«80% des personnes, en dehors des étrangers, ne sont plus au travail à 65 ans», explique le ministre du travail, Eric Woerth. Peut-être. Mais dans les 20% restants, on trouve des précaires, de gens qui ont connu des périodes de chômage. Et beaucoup de femmes, à cause des interruptions de carrières pour élever les enfants, ou parce qu'elles sont statistiquement davantage concernées par le temps partiel, le chômage ou des carrières “descendantes” avec réduction de salaire...

Des députés de gauche et différentes associations comme Attac et la fondation Copernic viennent de saisir la Halde, estimant que le projet de loi comportait des «discriminations envers les femmes»

4- Elle risque d'aggraver les conditions de travail

Les Français peuvent-ils travailler après 60 ans? C'est la grande inquiétude de nombreux spécialistes. Non pas que nos concitoyens seraient fainéants. Mais parce qu'en France, les conditions de travail sont très dures. «La France n'a fait aucun progrès sur la soutenabilité du travail, elle n'a pas aménagé les postes pour les seniors», juge Anne-Marie Guillemard, qui a étudié la façon dont les pays européens prenaient en charge le vieillissement des actifs. La France est très mal placée. «Les 35 heures ont intensifié le travail, et la priorité a été donnée à la réduction des coûts.»

De nombreuses études montrent que les salariés français ne souhaitent pas prolonger leur activité au-delà de 60 ans à cause de l'intensification des cadences, du stress, du sentiment d'isolement ou du manque de reconnaissance. L'économiste Catherine Pollak a décortiqué plusieurs enquêtes européennes sur les conditions de travail. Verdict: «La France a des performances proches des pays du Sud, loin des pays d'Europe du Nord qui sont en tête, explique la chercheuse. Les salariés français n'ont pas forcément plus de contraintes physiques, mais ils indiquent être moins récompensés.»

Médecin du travail dans la région du Mans, Jocelyne Machefer s'inquiète. «Avec le recul de l'âge légal, on risque de voir revenir les inaptitudes à 60 ans, un dispositif qui permet de toucher une retraite à taux plein dès 60 ans, mais avait été rendu obsolète avec l'abaissement de l'âge légal», prévient-elle. «Assez souvent, en accord avec l'assistante sociale, il nous arrive d'élaborer des “scénarios” pour les gens malades de 56 ou 57 ans, explique son collègue Pierre-Alain Jarry. On arrive à leur bricoler un parcours qui leur permettra d'atteindre la retraite sans trop de dommages, en jouant par exemple sur le chômage. Désormais, ça risque de devenir plus difficile.»

«On a supprimé le gras», résume Nicole Lancien, un autre médecin. «Le gras», ce sont ces postes physiquement moins exigeants qui ont disparu. Résultat, les entreprises n'ont aucune marge pour recaser un salarié apte au travail, mais dont le poste devrait être aménagé. Pour éviter un licenciement aux patients, les médecins sont donc parfois obligés de s'autocensurer, et de déclarer “aptes” des patients qui ne le sont pas...

5- Elle fait un tri arbitraire entre les pénibilités

Le gouvernement se targue d'avoir pris en compte la pénibilité. Chaque année, les salariés qui feront reconnaître devant un médecin de la sécurité sociale un taux d'incapacité de 20% pourront partir à 60 ans. 10.000 personnes par an pourraient être concernées. Les syndicats et de nombreux experts du travail critiquent cette logique individualisée (que souhaitait le Medef) qui comporte, disent-ils, des dangers d'arbitraire.

En pratique, le seuil est très restreint. «A 55 ans, un salarié sur deux a des problèmes d'épaule invalidante, explique Annie Touranchet, médecin-inspecteur à la direction régionale du travail des Pays de la Loire. Mais si vous n'arrivez pas à lever votre épaule au-delà de 90°, votre taux d'invalidité ne sera que de 5%»... Et seules les maladies professionnelles reconnues, ou bien les accidents du travail, ouvriront droit à reconnaissance.

La spécialiste de la pénibilité poursuit: «Il aurait mieux valu prendre en compte des facteurs de risque. Le travail de nuit, les postes handicapants...» On sait par exemple que le travail de nuit prolongé après 40 ans est systématiquement néfaste pour la santé. Ou que plusieurs millions de salariés sont exposés quotidiennement à des produits cancérigènes ou toxiques (les “CMR”). Pour tous ces gens dont la maladie peut se déclarer des années après l'exposition, donc parfois à la retraite, rien n'est prévu. «Ce n'est pas une position idéologique, mais tout simplement le constat du fait que nous ne disposons aujourd'hui d'aucun moyen pour apprécier de façon rigoureuse à partir de quel seuil d'exposition la probabilité d'être malade devient une quasi-certitude», explique Eric Woerth.

«Le gouvernement exclut du dispositif un maximum de victimes du travail», s'inquiètent l'Association nationale des victimes de l'amiante et la Fnath. Comme aussi les personnes victimes de harcèlement moral ou de souffrance au travail, dont les dossiers de reconnaissance en maladies professionnelles sont souvent rejetés. Pourtant, «dans les pays de l'OCDE, les problèmes de santé mentale sont ceux qui progressent le plus», affirme Monika Queisser, expert retraites à l'OCDE...