BFM et i-Télé en agents électoraux de Sarkozy

Un nerveux qui s'agite en faveur des riches

Pauvre Hollande si peu enclin à changer d'époque : il patine, il « perd pied » (dixit l'UMP Éric Ciotti). Il n'a rien appris et tout oublié. Il nous appauvrit puisqu'il s'attaque aux riches. Le chroniqueur Emmanuel Lechypre, sur BFM, qui croyait exécuter à lui seul le député de la Corrèze (« ce genre de mesure coûte plus cher qu'elle ne rapporte : trop d'impôt tue l'impôt »), se fait voler la vedette par Bernard Tapie, deus ex machina, Jupiter tonnant contre ces 75 % scélérats : « Quand on fait maigrir les gros, on fait mourir les maigres. » Sur la lancée de son prétendu proverbe chinois, l'ancien ministre, estampillé radical de gauche renfloué par la Sarkozie, poursuit sa démolition de François Hollande : « Il a lancé son venin. Être soucieux des pauvres, c'est faire en sorte que les riches restent en France pour créer de la richesse. »

Le message, itératif, est clair : nous avons besoin d'un nerveux qui s'agite en faveur des riches, garants de notre prospérité. Et que voyons-nous, de flash en flash ? Un mou qui prend son temps parmi les péquenots.

L'heure n'est pas aux pépères qui prétendent ne jamais dévier de leur route, mais aux hybrides têtes à claques qui osent tous les tête-à-queue. Regardez ce chroniqueur à l'écharpe rouge, censé, par ailleurs, diriger la rédaction de L'Express. Il étrille, à gauche (surtout) comme à droite, dans sa séquence intitulée « le zap politique ». Un agité du bocal de première, ce Christophe Barbier. Au point que l'animateur de la tranche matinale ose un suspect : « À quoi marche-t-il ? » Au rythme ambiant, pardi !

Un autre chroniqueur tente de réduire à son tour Hollande à néant, mais il aura 84 ans le 1er mars. Ça commence à se sentir. C'est Philippe Tesson. Il n'arrive pas à prononcer, ni même à repérer, le nom de Najat Vallaud-Belkacem, la porte-parole du candidat socialiste, qui eut le toupet intolérable de traiter Sarkozy de « produit de contrebande imaginé par des cerveaux d'extrême droite ».

Le spectacle continue et laisse Tesson à ses hésitations. Pendant que Hollande « joue la proximité » (Clément Meric sur i>Télé), ou « esquive un lancer d'œuf » (Valérie Beranger sur BFM), Nicolas Sarkozy se profile sur des fronts moins folkloriques. Aux dires des chaînes jumelles, il va tout faire pour sauver Arcelor Mittal « s'il obtient gain de cause » auprès de ses partenaires européens.

Une publicité vient scander, à sa façon, les choses : « Illico travaux, solutions simples pour tous vos travaux. »

Le président est absent mais omniprésent. On apprend qu'il s'est moqué du blocage des taxes sur l'essence imaginé par son rival et qu'il a vanté, en l'énergie nucléaire, une « véritable ressource alternative » – personne, bien entendu, pour persifler que le locataire de l'Élysée « joue la proximité » de l'atome : respect !

D'ailleurs les sondages volent au secours de M. Sarkozy. Mines réjouies à propos des projections concernant le premier tour : l'écart se resserre avec Hollande. Et toujours ce soupir, qui n'exclut pas un espoir encore à venir, au sujet du second tour : « Là, mauvaise nouvelle pour Nicolas Sarkozy, ça ne bouge pas : 42 % contre 58 % à François Hollande. » Un peu plus tard dans l'après-midi, l'impression que, sous nos yeux, la partie s'affine : 43 % pour Sarkozy et 57 % pour Hollande, selon une autre étude tout juste dévoilée.

Le président candidat se transporte dans un « internat d'excellence » à Montpellier, avant de tenir le « quatrième grand meeting » de sa campagne au Zénith de la ville. Il « tacle » Hollande (toujours enlisé au salon de l'agriculture), il « tape vite et fort » (ainsi parlait BFM). Sur le coup de 17 heures, voici le point d'orgue présidentiel à propos des 75 % d'impôts à partir de 1 million d'euros : « Improvisation, précipitation, pour tout dire amateurisme. »

Le président candidat se vante de l'exfiltration réussie vers le Liban de la journaliste Édith Bouvier, blessée à Homs, en Syrie. Puis il fait machine arrière en arguant de nouvelles contradictoires du fait d'une « situation complexe ». Ni improvisation, ni précipitation, ni pour tout dire amateurisme, bien entendu : il a de si lourdes responsabilités.

Une publicité pour une autre voiture, la Roadster mini, tombe à pic pour nous aider à comprendre l'état d'esprit présidentiel : il est donné battu mais pourrait peut-être l'emporter, telle est du moins la morale de l'histoire que tente de nous fourguer les chaînes jumelles, qui brûlent, en direct, du désir d'anticiper un coup de théâtre électoral...


Image dégradée, lumière agressive, rythme frénétique, message assené en boucle, pubs efficaces et tapageuses. Deux sœurs jumelles, nées sous le signe de la TNT : BFM et i>Télé. Elles informent. Ou plutôt elles surjouent le sous-éclaircissement. Jeunes Parques des écrans plasma, elles tissent les destins électoraux en jabotant comme des perruches. Attention ! elles nous racontent l'histoire en marche. Ce sont les colporteuses électroniques, sur lesquelles tablent Nicolas Sarkozy et ses équipes pour imprimer la cadence UMP, donner le « la » droitier en une France scotchée devant de tels postes.

La journée du 28 février fut un modèle du genre. Il y eut cette interminable visite de François Hollande au salon de l'agriculture. « Dix heures », soupirent, dès potron-jaquet, les présentateurs et présentatrices. L'envoyé d'i>Télé sur place, Clément Meric, finira par lâcher, à 12 heures : « François Hollande progresse lentement, très lentement. » Non seulement il traînasse – et nous casse notre cadence –, semblent se plaindre les journalistes numériques terrestres, mais en plus il n'a rien à gagner puisque les agriculteurs votent à droite.

Néo sous-préfet aux champs, le candidat socialiste lambine parmi les vaches : personne ne notera, sur ces chaînes qui ont pourtant l'œil, que la douceur d'un nettoyage au jet d'eau, dont bénéficia une Prim'Holstein de la part de M. Hollande, était à l'opposé des violentes menaces au Kärcher dispensées à l'encontre des banlieues, en 2007, par le candidat sortant.

Le « candidat sortant », c'est une invention rhétorique de François Hollande, que se gardent bien de reprendre BFM ou i>Télé : on y parle du « président candidat », ou du « candidat président », comme Le Gaulois évoquait le « maréchal président », Patrice de Mac-Mahon, dans les années 1875.

On joue une comédie proche d'un spectacle de marionnettes. Tel Guignol étourdi, le Corrézien s'étire entre fromages et fumier, alors que des commandos sarkozystes le canardent sans faillir : « Attention ! Hollande ! », s'écrie une partie du public. Mais que voulez-vous, la veille au soir, sur TF1, le socialiste s'est pris pour un socialiste. Il a joué avec le fisc comme avec le feu. Il a décrété que les émoluments dépassant le million d'euros par an seraient, à partir de cette somme astronomique, assujettis à un impôt doré sur tranche : 75 %.

Fabuleux tour de bonneteau linguistique sur les chaînes jumelles : ce n'est plus le salaire qui devient mirobolant, mais le taux d'imposition ! Chacun voit soudain se refermer sur son mollet la mâchoire de ces horribles 75 % ! Tandis que François Hollande trace son petit bonhomme de chemin à la porte de Versailles, le voici très vite affublé d'un bonnet d'âne, ce benêt attardé parmi les charcuteries : « Hollande veut moins de riches alors que Sarkozy veut moins de pauvres », cisèle, la mine gourmande, le ministre Chatel. Le ministre Juppé, avec l'air important de celui qui se retient, parle simplement de « confiscation fiscale ». Les imprécations font mouche. Trois petites phrases et puis s'en vont.

Dans l'autre camp, les raisonnements (forcément coupés au montage) de Vincent Peillon et de Bertrand Delanoë font pâle figure : « Bertrand Delanoë a tenté de clarifier les choses », siffle-t-on, non sans cruauté, en commentaire. C'est la prime à la méchanceté sur i>Télé et BFM. François Bayrou l'a compris, qui vient essayer chez Bourdin, à 8 h 30, sa citation d'Audiard qu'il reproduira partout dans la journée, toujours à propos de cette tranche de 75 % d'imposition : « Le déconnomètre fonctionne à plein tube. »

Alain Juppé lâche une phrase lourde d'impression, à propos du prétendant PS : « Il rame pour suivre le flux de Sarkozy. » Le message est massage, il s'inscrit, synchrone, dans ce bain bouillonnant d'infos des deux chaînes hystériques spécialisées : d'un côté le socialo ramollo qui s'égare, de l'autre notre Speedy Gonzalès de l'Élysée.

La publicité relaie ces sentiments et cette perception. Les bagnoles défilent. Ce n'est sans doute pas un hasard si Nicolas Sarkozy a naguère employé une métaphore automobile afin d'évoquer son début de campagne, qu'il voudrait faire croire réussi : « Ça embraye ! » Voici justement la DS5 de Citroën. Avec d'abord un chef d'orchestre classique et empoté, que les temps qui courent (« changez d'époque ») obligent à jouer du rock-metal (Doll-Dagga Buzz-Buzz Ziggety-Zag, de Marilyn Manson) :


Tout est possible. Tout s'accélère. Le refrain victorieux de l'an 2007 reprend ses droits, lors de la réunion du candidat sortant avec la claque de l'UMP à Montpellier : « Faire travailler les enseignants plus longtemps en les payant davantage. » Le téléspectateur n'en croit pas ses oreilles. Sarkozy, c'est la charge de Reichshoffen toujours recommencée sur un champ de bataille Potemkine !

François Hollande est sorti du salon de l'agriculture. Il y sera remplacé, dès le 29 février, par Jean-Luc Mélenchon. En ce jour ultime du mois, on trouvera le candidat du PS à Londres, nous annonce BFM. Bref, un socialiste erratique et un président sur le pont. Chacun fera son choix, en toute connaissance – objective, forcément objective ! – de cause. Merci qui ?

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