Quand la finance prend le monde en otage - F.Lordon

Quand la finance prend le monde en otage

« La tourmente que traversent actuellement les marchés financiers va peser sur la croissance mondiale », estime le directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI), M. John Lipsky. Plus soucieux que lui de rassurer l’opinion (et les investisseurs), les gouvernants des Etats-Unis, d’Europe et du Japon prétendent que les fluctuations boursières ne constitueraient qu’un simple accident de parcours dans un ciel dégagé. L’agitation a été enclenchée par la faillite aux Etats-Unis d’un marché de l’immobilier gorgé de crédits distribués sans discernement : pour le seul segment des prêts les plus risqués, dits « subprime », les créances hypothécaires en circulation atteindraient 1 300 milliards de dollars ; de un à trois millions d’Américains pourraient devoir vendre leur habitation. Propageant le risque à l’ensemble de l’économie mondiale, une innovation financière débridée a, tour à tour, favorisé la bulle immobilière, la crise du logement et la spéculation. Un nouveau relâchement du crédit contiendrait peut-être (ou différerait) certains des dégâts. Mais il encouragerait à la récidive les « mathématiciens fous de Wall Street ». La prochaine crise est-elle donc déjà annoncée ?

Par Frédéric Lordon

Hegel, il y a deux siècles, déplorait l’incapacité chronique des Etats à tirer les leçons des expériences de l’histoire. Les gouvernements ne sont pas les seules puissances incapables d’apprentissage. Le capital – tout particulièrement financier – semble lui aussi condamné à la persévérance dans l’erreur, à l’aberration récurrente et à l’éternel retour de la crise financière. Quoique portant sur des « objets » nouveaux, la crise actuelle des marchés de crédit donne à voir une fois de plus les ingrédients chimiquement purs du désastre, offrant à qui voudra bien s’en saisir une occasion de plus de méditer sur les « bienfaits » de la libéralisation des marchés de capitaux.

C’est qu’il faut tout de même avoir la foi chevillée au corps pour continuer de chanter, contre toute évidence, les vertus de la financiarisation qui répand la prospérité générale, contribue à la stabilité économique et au progrès du genre humain. Mais la croyance financière ne désarme pas facilement et, elle qui se targue d’être le principe de réalité incarné, elle qui soumet les entreprises à la seule « validation par les faits », sous les critères du reporting (livraison trimestrielle des comptes) et du track record (« historique » des performances), demeure bêtement ignorante de ce que l’histoire récente – sa propre histoire – lui livre, de manière pourtant accablante. C’est qu’en effet le track record de la libéralisation financière n’est pas bien fameux... Il faut tout de même rappeler que, depuis qu’elle sévit, il aura été difficile de passer plus de trois ans d’affilée sans un accident majeur, presque chaque fois appelé à entrer dans les livres d’histoire économique : 1987, krach mémorable des marchés d’actions ; 1990, krach des « junk bonds » (« obligations pourries ») et crise des Savings and Loans (caisses d’épargne américaines) ; 1994, krach obligataire américain ; 1997, première tranche de crise financière internationale (Thaïlande, Corée, Hongkong) ; 1998, deuxième tranche (Russie, Brésil) ; 2001-2003, éclatement de la bulle Internet...

Et nous voici en 2007. Lecture des dévots : « Une mondialisation heureuse mais heurtée (1) »... Dans Le Monde, Pierre-Antoine Delhommais se gargarise de la résilience de la bête face à tant de secousses majeures, dont on s’est chaque fois demandé si elles n’allaient pas la tuer, et qui, chaque fois, non seulement se relève mais repart de plus belle. Le fait est qu’on ne peut pas ne pas être étonné avec lui. A ceci près que le journaliste oublie ce qu’il en a coûté à chaque fois aux salariés de régler les ardoises de l’ébriété financière. Car, invariablement, la dégringolade des marchés frappe les banques, donc le crédit, puis l’investissement, la croissance... et l’emploi.

Aussi faudra-t-il sans doute une reprise de son journal par un fonds d’investissement un peu brutal pour que, faisant l’expérience concrète du « downsizing » (« dégraissage »), Delhommais soit plus incité à faire le compte du cumul de points de croissance perdus et d’emplois détruits du fait des pratiques de la finance et (plus encore) de ses crises, et que les « heurts » de la mondialisation lui deviennent personnellement pénibles pour cesser de la trouver « heureuse ».

La crise des marchés du crédit qui frappe l’économie américaine offre pourtant un panorama presque idéal des enchaînements fatals de la spéculation libérée. Comme à la parade défilent à nouveau les toxines générales de la finance, toujours les mêmes et identiquement ordonnancées :

1. les tendances « Ponzi » de la spéculation ; 2. le laxisme de l’évaluation des risques dans la phase haussière du cycle financier ; 3. la vulnérabilité structurelle à une petite modification d’environnement et l’effet catalytique d’une défaillance locale qui précipite le retournement ; 4. la révision en catastrophe des évaluations ; 5. la contagion latérale des doutes à d’autres compartiments du marché ; 6. le choc sur les banques trop exposées ; 7. la menace d’un accident systémique, c’est-à-dire d’un effondrement global, puis d’une récession généralisée par strangulation du crédit... et l’appel au secours adressé aux banques centrales par tous ces grands fanatiques de la libre initiative privée...

1. Les tendances « Ponzi » des marchés

Nul probablement mieux que Hyman Minsky n’a mis en évidence cet enchaînement de la finance des marchés, résumé par lui sous l’appellation parlante d’« aveuglement face au désastre » (2). Or Minsky prête une particulière attention aux déboires de Charles Ponzi, spéculateur des années 1920, qui avait écrémé l’épargne de gogos alléchés par des promesses de rendements extraordinaires. Faute de tout actif réel capable de livrer les performances annoncées, Ponzi servait ses premiers clients non pas avec d’inexistants dividendes... mais avec le capital apporté par les derniers arrivés, la « soutenabilité » de l’ensemble supposant donc de maintenir impérativement un flux de nouveaux entrants !

A l’escroquerie près, c’est sur un mécanisme assez semblable que reposent toutes les bulles, qui nécessitent un afflux constant de liquidités investies pour maintenir un marché haussier et l’illusion que tout le monde y gagne. L’enrôlement spéculatif, voilà le secret de la bulle, et, bien sûr, passé l’engagement des premiers initiés, ce sont des agents de plus en plus ordinaires, donc de moins en moins avertis – mais de plus en plus nombreux – qui sont invités à former le gros des bataillons.

Pour que se prolonge, si possible ad aeternam, la croissance du marché immobilier américain, il fallait donc que des cohortes toujours plus importantes de ménages soient poussées vers le marché de l’emprunt hypothécaire. Il n’a pas été trop difficile, rêve américain de la propriété aidant, de les y convaincre au départ, et cela d’autant plus qu’échaudés par la débâcle des actions de la bulle Internet les ménages étaient à la recherche d’autres formules d’investissement. Mais le contingent des emprunteurs « sains » étant vite épuisé, et le marché devant impérativement être soutenu, les courtiers de prêts immobiliers sont allés de plus en plus loin chercher de nouvelles recrues... Pieds plats ? asthmatiques ? décalcifiés ? P4 ? Pas de problème, bons pour le service ! Et comment la guerre ne serait-elle pas fraîche et joyeuse ? Les acquéreurs entrent en rangs serrés sur le marché et les prix s’envolent.

Même si on ne peut pas rembourser, se disent uniment ménages et courtiers, on revendra la maison avec plus-value pour les uns et commission pour les autres. Et puisque, sur la foi de la croissance indéfinie du marché, tout le monde finit par être déclaré apte, les robinets du crédit sont maintenant grands ouverts, et la hausse spéculative ainsi nourrie semble donner raison à tous. Voilà comment émerge la catégorie, appelée à passer à la postérité, des « subprime mortgages », ces prêts immobiliers dont les attributaires, inconnus des établissements de crédit, sont d’une solvabilité plus que douteuse. Et puisque l’euphorie est à son comble, toutes les limites s’offrent à être franchies : en la matière, on fera difficilement mieux que les prêts dits « Ninja », pour « no income, no job or asset », soit « pas de revenu, pas d’emploi ni d’actif (à mettre en garantie) », et le champagne en prime sans doute...

2. Le laxisme dans l’évaluation des risques

Mais la finance a de la ressource, ne se dit-elle pas d’ailleurs experte en traitement des risques ? Le fait est en tout cas qu’elle ne manque pas d’inventivité. Sa botte secrète ? Les « produits dérivés ». Le problème d’un crédit, à plus forte raison quand il est risqué, c’est qu’il reste dans les livres du prêteur jusqu’à conclusion – bonne... ou mauvaise. La grande trouvaille, qui remonte au début des années 1990, consiste à « fondre » ensemble un certain nombre de crédits pour en faire une ligne de titres obligataires négociables. Le grand avantage de cette opération, adéquatement nommée « titrisation », tient au fait que les titres ainsi « manufacturés » peuvent être vendus sur les marchés par petits paquets aux divers investisseurs (institutionnels) qui voudront bien les acheter. Voilà donc les crédits douteux sortis du bilan de la banque – dont on comprend maintenant qu’elle les accorde avec d’autant plus de légèreté qu’elle sait pouvoir s’en débarrasser sitôt titrisés !

Mais pourquoi des investisseurs voudraient-ils acheter ce dont la banque désire se défaire ? D’abord parce qu’ils les prennent par plus petites quantités, et surtout parce que ces titres sont négociables, c’est-à-dire susceptibles d’être à nouveau cédés. Ensuite parce que la ligne de titres dérivée du groupe initial de crédits est en fait découpée en différentes tranches de risques homogènes. Selon son propre profil et son aversion pour le risque, chaque investisseur institutionnel piochera dans la tranche qui lui convient, sachant qu’il s’en trouvera toujours – notamment les hedge funds (fonds d’investissement spéculatifs) – pour vouloir de la tranche la plus risquée... puisqu’elle est aussi la plus rémunératrice – tant que tout va bien.

Evidemment, tous les droits (flux financiers) et risques (de défaut) attachés aux crédits initiaux sont transférés aux porteurs de ces titres dits « RMBS » (residential mortgage backed securities, soit « titres adossés à des crédits immobiliers »), mais ces porteurs sont tellement nombreux – et changeants – qu’il en résulte une formidable dispersion du risque global. Là où la banque génératrice faisait face seule au défaut (de paiement) d’un de ses prêts, non seulement elle en est maintenant totalement débarrassée, mais les conséquences en sont fragmentées entre une myriade d’investisseurs dont chacun n’assume qu’une part tout à fait minime, qui plus est diluée dans l’ensemble de son propre portefeuille.

(2. bis) Risques dilués... ou surmultipliés ?

Mais alors, dira-t-on, pourquoi s’alarmer si, avec la panacée de la titrisation, la finance a résolu la quadrature du cercle ? Et ceci d’autant plus que l’opération de titrisation va être réitérée à partir des RMBS, dont les plus vilaines tranches demandent un retraitement spécial pour être plus facilement écoulées. A partir de leurs RMBS, certains investisseurs vont ainsi émettre une nouvelle sorte de titres négociables, les CDO (collateralised debt obligations). L’émission de CDO, titres dérivés de titres, réarrange la fraction concernée du portefeuille de RMBS en différentes tranches. La tranche supérieure, dite « investment grade », soustrait ses porteurs aux premiers 20 ou 30 % de défauts sur les crédits immobiliers initiaux. Suit une tranche intermédiaire, dite « mezzanine », puis enfin une tranche basse qui, elle, prendra le choc des premières défaillances.

On nomme pudiquement cette tranche « equity », mais le langage des marchés dit les choses plus carrément : « toxic waste », soit « déchets toxiques », voilà le nom réservé à ces produits qui élèvent en quelque sorte le risque au carré puisqu’ils représentent la tranche la plus risquée (des CDO) dérivée de la tranche la plus risquée (des RMBS) tirée du portefeuille de crédits initial... Mais tant que le marché immobilier monte et que les ménages continuent de rembourser, il y aura toujours preneur, puisque, la toxicité n’étant pas encore matérialisée, ne restent que les formidables rémunérations.

Les hedge funds, qui peuvent lever des fonds à des taux plutôt bas, investissent dans des titres à haut risque – qu’on croit pouvoir revendre ad libitum tant que le marché est supposé liquide – et qui rapportent en conséquence – c’est-à-dire beaucoup. Les marges sont énormes, on prend les « déchets toxiques » pour de l’or et les golden boys font la fête. Les profits faramineux masquent les risques objectifs, que personne ne veut voir pour laisser vivre le plus longtemps possible la vache à lait, et, pendant ce temps, les courtiers immobiliers continuent de recruter à la pelle.

3. De la vulnérabilité structurelle à la défaillance qui frappe les esprits

La dispersion des risques par les opérations de titrisation empilées a fini par faire croire qu’ils n’existaient plus. C’est une illusion. D’autant plus que cette douce ivresse a logiquement induit, à la base, des comportements de plus en plus aventureux. Puisque je me défais de mes crédits même les plus mauvais, se dit le prêteur immobilier, autant y aller franchement ; et tant que le marché des dérivés est liquide, se dit à l’autre bout le fonds spéculatif, pourquoi ne pas prendre les CDO les plus défaillants puisqu’ils sont aussi les plus juteux ? Les risques sont certes dilués, mais la dilution même a poussé à la croissance totalement incontrôlée de leur volume global, et la situation, pour finir, devient de plus en plus critique.

La fragilité structurelle de l’édifice est maintenant telle qu’il devient vulnérable à des modifications d’environnement a priori insignifiantes. Les quarts de point supplémentaire de relèvement de taux d’intérêt par la Réserve fédérale semblent infimes. Sauf qu’à l’autre bout de la courbe des risques, le crédit immobilier de Mrs Brimmage est passé de 6,3 % en 2005 à 11,25 %, et ses mensualités de 414 à 691 dollars (3)... C’est plus qu’il ne lui en faut pour aller à la cessation de paiement. Comme elle, 14 % des emprunteurs « subprime » sont défaillants au premier trimestre 2007.

Pour être modestes, les hausses de taux d’intérêt de la banque centrale ont un double effet de cisaillement. D’une part, il y a moins de nouveaux entrants sur le marché immobilier et les prix commencent à baisser ; d’autre part, ceux qui y sont déjà voient leurs mensualités devenir insupportables et la « sortie » compromise. De fait, la réalisation de leur actif non seulement se solde par une moins-value pour eux-mêmes, mais accentue la pression baissière pour tout le monde.

Comme toujours dans les crises financières, un organisme spécialisé boit le bouillon et c’est sa déconfiture qui, frappant les esprits, donne le signal du grand retournement. En l’espèce, deux défaillances – aux deux extrémités de la chaîne – viennent dégriser les marchés. C’est d’abord la banque d’investissement Bear Stearns qui doit fermer deux de ses fonds « dynamiques », sans doute un peu trop, et en fait dopés aux CDO. Mais c’est aussi American Home Mortgage Investment (AHMI), courtier immobilier, qui doit carrément se mettre sous la protection du chapitre XI de la loi sur les faillites (4). Cette mésaventure-là est plus inquiétante que la précédente. Car AHMI n’est pas spécialement engagé dans le compartiment des subprime – qu’est-ce que ça doit être ailleurs ?...

4. La révision en catastrophe de l’évaluation des risques

Cette fois, un léger vent de panique s’est levé. Les déchets toxiques sentent déjà bien mauvais et l’on commence aussi à se dire que les triples ou doubles A (5) des tranches « investment grade » de CDO sont peut-être passablement frelatés. Mais comment a-t-on pu en arriver à des erreurs d’évaluation aussi monumentales ? Certes, la complexité objective de l’évaluation des produits dérivés n’y est pas pour rien. Certes, c’est par centaines que les agences de notation évaluent les tranches de CDO et de RMBS. Pour autant, elles ne sont pas que ces bonnes ouvrières ployant quelque peu sous l’ampleur de la tâche. Leur chiffre d’affaires même leur vient des institutions financières, émettrices en folie de ces titres à évaluer – 40 % des revenus 2006 de Moody’s ont été réalisés avec les évaluations de produits structurés... Or, pour qu’il y en ait de nouveaux à traiter, il est sans doute préférable que les précédents soient déclarés bien portants...

A quoi s’ajoute une démonstration supplémentaire que les agences de notation n’ont jamais vraiment su être indépendantes des engouements du marché, qu’il leur reviendrait de tempérer, alors que, de fait, elles les ont la plupart du temps aimablement accompagnés. C’est qu’il est difficile, quand on est si proche de la finance, et qu’accessoirement on vit à son crochet, de crier « casse-cou » quand tout le monde s’en met plein les poches... Catastrophiquement procycliques là où elles devraient être contraclyliques, les agences laissent faire à la hausse... et se mettent, paniquées, à réviser dès que le retournement s’amorce, contribuant ainsi à le changer en effondrement.

Et la crise n’en est probablement qu’à ses commencements. C’est que les défaillances immobilières à venir des ménages s’accumulent silencieusement dans l’antichambre des teasing rates, ces taux d’appel très attrayants à l’aide desquels les courtiers appâtent les chalands selon la règle dite des « 2 + 28 » – les deux premières années au taux sympathique, les vingt-huit suivantes au taux plein qui fait mal. On n’a donc pas encore vu débouler la promotion 2006, et à peine celle de 2005, celles du plus fort de la bulle immobilière, et qui vont sans doute faire des étincelles. Tout comme les admirables fonds spéculatifs gavés de leurs produits dérivés.

Et comme la mondialisation mondialise la finance, et avec elle la bêtise financière, rien de tout cela ne se limite aux frontières américaines. Certes, c’est bien là-bas que le marché hypothécaire délire, mais la titrisation dérivée s’offre magnifiquement à tous les fonds spéculatifs de la planète ! Les Allemands, longtemps réputés ternes et ennuyeux, accrochés à leurs banques de détail grisâtres, ont, au tournant du siècle, décidé de devenir « modernes », et de s’orienter plus franchement vers les activités de marché. Résultat des courses : après le grand frisson de 1998 (risque russe), les raclées de l’Internet (2001), voici qu’une banque, IKB, se trouve au bord de la faillite pour cause de surexposition aux subprime...

5. Contagion de la suspicion

Tout s’enchaîne maintenant d’un bout à l’autre du globe et des marchés. Le fragile équilibre des produits dérivés résistait tant que... personne ne le sollicitait, c’est-à-dire tant que tout le monde feignait de croire liquide le marché où ils s’échangent. Mais sitôt qu’un des acteurs souffre exagérément et commence à vouloir se dégager en vendant ses CDO, la crainte latente se cristallise et tous les acheteurs disparaissent. La liquidité évaporée, les actifs, formellement négociables, cessent pratiquement de l’être, et deviennent même inévaluables puisque leurs prix peuvent virtuellement tomber à zéro.

Hilarant – avant qu’on en pleure –, le communiqué de BNP Paribas qui, le 9 août, ferme trois de ses fonds – « dynamiques » eux aussi : « La disparition sur certains segments du marché de la titrisation aux Etats-Unis conduit à une absence de prix de référence et à une illiquidité quasi totale des actifs , quelle que soit leur qualité ou leur rating (6). » Ce qui n’avait pas empêché un instant M. Baudoin Prot, patron de la banque, d’affirmer catégoriquement une semaine auparavant que la liquidité des trois fonds était assurée. C’est dire surtout que l’inquiétude dépasse largement le périmètre des produits les plus risqués et contamine les tranches réputées les plus sûres.

Or la contagion ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Non seulement elle gagne toutes les classes de risque dans le compartiment des RMBS et dérivés, mais elle s’étend à d’autres compartiments de marché, qui n’ont rien à voir avec celui-là. Sauf de s’être adonnés, eux aussi, à l’orgie de crédits indiscriminés. C’est tout particulièrement le cas du secteur de la private equity, ces fonds d’investissement, vedettes de la finance de ces dernières années, qui rachètent intégralement des entreprises jugées prometteuses, les font sortir de la Bourse, les restructurent au knout pour les revendre deux à quatre années plus tard avec force plus-values.

Or ces fonds n’engagent que très peu de leurs capitaux propres et « carburent » massivement à la dette – dont ils font d’ailleurs payer le service par l’entreprise rachetée ! Les bénéfices qui en résultent sont tout simplement exceptionnels. Ceux-ci ont atteint de tels niveaux que les banques se sont littéralement précipitées pour financer ces opérations. Dans un état de quasi-mystification et persuadées qu’à tous les coups on gagne, elles ont consenti à ces fonds des conditions d’emprunt proprement ahurissantes. Ainsi celles des prêts dits « covenant-lite », c’est-à-dire allégés de toutes les clauses respectant les ratios financiers élémentaires, auxquelles sont normalement soumis les emprunteurs – « faites n’importe quoi, nous vous suivons ! »...

Mieux encore, les prêts dits « PIK » (payment in kind), ou encore « IOU » (I owe you), dont les intérêts et le principal sont remboursés non pas en cash, mais en supplément de dette ajouté à la dette initiale ! Les encours de crédit dirigés vers les fonds de private equity ont ainsi atteint des volumes faramineux. Or les opérations de ce type sont particulièrement vulnérables au moment de leur « débouclage » puisqu’il s’agit de revendre des actifs notoirement « illiquides » : non pas des blocs d’actions mais des entreprises tout entières ! Que vienne le premier accident de débouclage – revente impossible, différée, ou avec moins-value – et tout le secteur de la private equity connaîtra à son tour son moment de stupéfaction.

Des opérations de levée de fonds récemment lancées s’achèvent plutôt laborieusement, par rapport à l’aisance triomphante des mois précédents. C’est que les banques, de complices laxistes, deviennent soudainement réticentes. Car, par un effet d’amalgame typique des crises financières, la soudaine révélation des risques dans un secteur suscite des interrogations dans d’autres où l’euphorie a, à peu près, autant dégénéré. De même que les déboires du Mexique en 1994 avaient induit le doute sur la Thaïlande – pourtant pas la porte à côté ! – par pur effet d’amalgame avec la catégorie « marchés émergents », de même ici l’immobilier produit des effets sur la private equity, qui n’a rien à voir avec lui... sinon qu’il s’y est commis des excès à peu près aussi pendables.

6. Choc sur les banques

Si elles ont réussi dans l’ensemble à se défaire de leurs portefeuilles de crédits immobiliers par le jeu de la titrisation, les banques encaissent tout de même le retour de manivelle, et par de multiples voies. D’abord, elles ont laissé leurs fonds de gestion se charger des produits dérivés, et le risque hypothécaire, chassé par la porte, est revenu par la fenêtre. Mais c’est aussi la contagion latérale qui les menace, et notamment via la private equity, où elles sont, là, directement exposées.

Or la régulation prudentielle du secteur bancaire ne plaisante pas : les banques sont priées de maintenir soigneusement des ratios dits « de solvabilité » entre leurs capitaux propres et leurs engagements. Si des moins-values, même latentes, se manifestent – et les voici qui s’annoncent d’autant plus fortes que les agences de notation sont en train de se réveiller et de revoir toutes les évaluations à la baisse –, les banques doivent passer dans leurs comptes les provisions correspondantes, et, pour maintenir leurs ratios, il leur faudra réduire le dénominateur (les crédits accordés) en proportion de la contraction du numérateur (les capitaux propres entamés par les provisions).

Au total, et comme toujours, ce sont les agents de l’économie réelle, entreprises et salariés, éloignés de toutes les turpitudes de la spéculation, qui se retrouveront face à des robinets à crédit fermés sans même comprendre ce qu’ils ont pu faire pour mériter ça. Car, pour restaurer les bilans des banques, la contraction du crédit sera générale, tous emprunteurs confondus.

7. Les banques centrales sont appelées à la rescousse

Ils ont maintenant fière allure les héros de la finance. Modernes et arrogants quand les marchés étaient haussiers, les voilà, tel le juge de Brassens face au gorille, « criant maman, pleurant beaucoup », et se jetant dans le giron de la « mamma étatique » qu’ils vomissent quand la fortune leur fait lâcher toutes les vannes de la régurgitation idéologique. Certes, la banque centrale, priée de venir les tirer de la déconfiture en baissant ses taux pour restaurer la liquidité générale, n’est pas l’Etat lui-même, mais elle est le pôle public, le « hors-marché », abhorré quand les profits coulent à flots, supplié quand il fait mauvais temps.

Jim Cramer, qui tient sur la chaîne boursière CNBC une émission de conseil financier tout en hurlements et en chemisette à manches courtes, sur fond de hard rock saturé, de buzzers et de bulls (7) en surimpression, pique une crise de nerfs (8), vitupérant M. Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale, aux cris de « cut ! cut ! (9) ». Et comme M. Bernanke semble prendre son temps, M. Cramer lui décoche l’insulte suprême : il ne comprend rien, car c’est un « universitaire » (academic) (10)...

Mieux habillés et moins ostensiblement vulgaires, les autres gestionnaires de fonds interrogés sur la même chaîne sont tout à fait d’accord. Ah ! que de regrets pour M. Alan Greenspan, qui « coupait » les taux sans rechigner. Un vrai praticien, lui, pas encombré d’inutiles études, et à qui il suffisait de tâter le cul de la bête pour savoir qu’il fallait lâcher du lest.

Les moins dingues commencent pourtant à se dire que cette longue tolérance monétaire aux excès de la finance n’a pas été complètement étrangère à la formation et à l’accumulation des risques qui crèvent aujourd’hui telles des bulles. Quant à M. Bernanke, il semble pour l’heure plutôt d’avis de laisser les opérateurs les plus imprudents supporter les conséquences de leur inconséquence. Mais il ne faut pas s’y tromper. Cette position du banquier central n’est tenable que si les défaillances demeurent localisées. Qu’elles « coagulent » et précipitent un « risque de système » – c’est-à-dire, par effet domino, d’effondrement général –, et il n’aura pas d’autre choix que d’intervenir, et massivement.

C’est bien là d’ailleurs le plus insupportable dans les méfaits de la finance, toujours encouragée à aller trop loin, c’est-à-dire au-delà du seuil où les autorités ne peuvent plus se désintéresser de ses infortunes et doivent plonger pour lui sauver la mise – la parfaite prise d’otages.

Frédéric Lordon

Economiste, auteur de La Crise de trop. Reconstruction d’un monde failli, Fayard, 2009.

(1) Pierre-Antoine Delhommais, Le Monde, 9 août 2007.

(2) Hyman P. Minsky, Stabilizing an Unstable Economy, Yale University Press, New Haven, 1986.

(3) Gretchen Morgenson, « Mortgage maze may increase foreclosures », The New York Times, 6 août 2007.

(4) Cette disposition permet aux entreprises de ne pas sombrer en les protégeant de créanciers trop impatients (moratoire des dettes sociales). Elle délie aussi l’employeur de ses engagements et permet de renégocier les accords salariaux.

(5) La notation financière désigne par AAA et AA les titres les plus sûrs.

(6) Communiqué BNP Paribas, 9 août 2007.

(7) Le taureau (bull) est l’animal représentatif de la hausse boursière.

(8) CNBC, 3 août 2007 ; www.youtube.com/watc h ?v=GKZgfrsItmw

(9) C’est-à-dire « baisse ! baisse ! » (les taux d’intérêt).

(10) M. Ben Bernanke a un long passé d’économiste universitaire.

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