André Orlean - le marché gouverne

Cahiers du Monde, 21 janvier 2011

En confiant les clés de la crise aux financiers, en écoutant trop les agences de notation, en renonçant à une autre politique, les gouvernants européens mettent en péril la démocratie. Entretien avec André Orléan, économiste « attéré », directeur de recherche au CNRS

Qui gouverne en Europe?

Dans la zone euro, c'est le marché. Le pou­voir politique se conforme à ses priorités et craint ses évaluations. On le voit encore avec la dégradation de la note de la France par Stan­dard &Poor's. En même temps, le marché financier est un souverain profondément erratique et incohérent. Il n'est jamais satis­fait, comme on le constate avec ces politi­ques de rigueur qui s'accompagnent d'une croissance faible, elle-même source de nou­velles difficultés. Au final, on a l'impression que, dans la zone euro, la confiance ne revien­dra jamais.

Historiquement, la primauté du politique, c'est-à-dire sa capacité à encadrer les intérêts financiers, a eu comme instrument essentiel la banque centrale. Il ne faut pas perdre de vue cette réalité: c'est par le biais de la puis­sance monétaire qu'il a été possible de faire prévaloir l'intérêt collectif. Mais cela suppo­se que la banque centrale soit placée sous l'autorité du pouvoir politique. C'est ce qu'on constate dans les grandes démocraties. Cependant cette architecture, qui a fait ses preuves, n'a pas été adoptée par la zone euro. Une Banque centrale européenne (BCE) cou­pée du politique est une très mauvaise chose. Elle est, en elle-même, l'expression d'une cri­se très profonde de la démocratie européen­ne, de son impuissance congénitale.

D'ailleurs, il serait plus exact de dire que l'autonomie radicale de la banque centrale, plus que le résultat d'une doctrine, est la conséquence du fait qu'il n'existe pas de fac­to de souveraineté européenne. Car l'histoire montre qu'un véritable souverain sait capter à son profit l'institut d'émission, quel que soit son statut juridique. Autrement dit, le premier geste d'un véritable pouvoir politi­que européen serait de placer la banque cen­trale sous son autorité.

Quand on entend que « les marchés impo­sent leurs vues »l, de quels marchés est-il question ?

Quand on dit « les marchés 1), on ne dit pas l'économie de marché, ni les marchés de biens. On parle des marchés financiers. On en parle comme s'ils résumaient toute l'éco­nomie, et qu'ils étaient rationnels et stables. S'ils étaient aptes à produire des estima­tions correctes des valeurs et des prix, leur rôle serait utile. Le problème vient du fait qu'il n'en est rien. Ils sont, de ce point de vue, très différents des marchés de biens. Ceux-ci traitent de marchandises réelles, ayant une utilité que les consommateurs peuvent juger, alors que les marchés finan­ciers reposent sur des paris subjectifs, spéculatifs

«  Les investisseurs ressemblent à ces médias qui cherchent non les informations importantes, mais celles susceptibles d’être appréciées par le public »-

Ce sont des marchés de promesses. On y vend et achète des anticipations. Leur logique est d'une nature mimétique: cha­que investisseur se positionne en fonction de ce que les autres vont faire. Ils ressem­blent fortement à ces médias qui cherchent à découvrir non les informations importan­tes mais celles susceptibles d'être appré­ciées par le public.

Pour cette raison, un marché financier est par nature mobile, instable, plein de dérapa­ges incontrôlés. Il s'y produit inévitablement des bulles, qui explosent quand l'écart à la réalité devient trop énorme pour être nié. Or la théorie libérale veut nous faire croire que les marchés financiers donnent des valeurs pertinentes, des prix objectifs, et qu'au final, l’autorégulation va l'emporter. C'est ainsi que la financiarisation a été vendue aux populations.       Cette construction a été démentie par les crises qui se succèdent, depuis 1987 jusqu'au tsunami financier de 2007 et à la crise d’aujourd'hui. On ne peut se fier aux prix financiers, que ce soit un taux d'intérêt, un  taux de change ou le prix d'une action.

Pourquoi leur stratégie finit-elle toujours par l’emporter ?

Il n'en a pas toujours été ainsi. Nous vivons même une situation complètement originale. Dans les capitalismes qui l'ont précédée, qu'ils soient «fordien», «rhénan», «mana­gérial» ou autre, le contrôle des entreprises était soit dans les mains de leur propriétaire, soit, lorsque le capital était trop dilué, dans  les mains des directions d:entreprise. Il s'en­suivait une forte diversité des points de vue  et des évaluations. Dans ces capitalismes, seul le «flottant Il était laissé au marché, le reste était géré au sein d'institutions spécifi­ques, que ce soient des familles, des banques, à la manière du capitalisme rhénan, ou l'Etat, comme dans le cas français.

A partir des années 1980, on a liquidé pro­gressivement les blocs de contrôle, jugés trop coûteux, et parce que les jeux du marché fai­saient apparaître de fortes opportunités de profit. Ce faisant a émergé une forme nouvel­le de capitalisme, financiarisée, où la diversi­té des points d~ vue est bien moins marquée car le, marché y constitue le cœur des évaluations économiques.

Le capital financier finit-il par englober toute l'activité?

Que ce soit le marché des actions, qui défi­nit la norme de rentabilité exigée, le marché des changes, qui détermine la valeur de l'euro, ou le marché de la dette, qui impose une rigueur budgétaire, la sphère financière domine tous les choix. Or, à la différence des marchés de biens, la finance a une dimen­sion directement collective. Elle saisit l'écono­mie dans sa totalité à partir d'une analyse de sa macroéconomie, de ses institutions et de sa politique. En conséquence, la primauté du politique sur le terrain de l'évaluation globa­le se trouve battue en brèche par la finance.

Ainsi, Standard &Pool's justifie sa dégra­dation de la note française en estimant que raccord européen du 9 décembre 2011 sur la « règle d'or» budgétaire ne constitue pas «une avancée suffisamment importante» pour sortir la zone euro de la crise. Il n'y a pas lieu de s'offusquer d'un tel jugement: la démocratie suppose la liberté des opinions, et Standard & Pool' s peut estimer que la poli­tique suivie met en danger le rembourse­ment de la dette publique.

Ce qui pose problème, c'est le poids dispro­portionné qui est accordé à cette opinion. A-t-on oublié que ces agences se sont trom­pées à de multiples reprises -lors de la crise du Sud-Est asiatique en 1997, lors de l'affaire Enron ou lors de l'évaluation des produits titrisés à l'origine de la crise actuelle? Ce poids disproportionné est le reflet de l'im­puissance des autorités politiques à faire valoir une autre vision du monde que celle des intérêts financiers.

Si vous deviez donner un exemple du pouvoir des marchés, ce serait lequel?

Fin décembre 2011, la Banque centrale euro­péenne (BCE) a décidé de prêter 489 milliards d'euros aux banques au taux très bas de 1 %. Dabs le même temps, un pays comme l'Italie doit l'emprunter, aux banques cette fois, à 5 % ou 6%. Beaucoup de citoyens s'étonnent de cette différence de traitement au profit des banques. La BCE est bien la véritable puissance financière en Europe. Près de 500 milliards d'euros, c'est considérable, et des prêts à 1 %, pour trois ans,  c’est du jamais vu ! Pourtant, les banques ne se prêtent plus entre elles, leurs notes ont été dégradées, leurs bilans sont encore opaques, la défiance règne. Et de plus, elles n'ont pas vu le s venir la crise des subprimes, elles ont montré de l une incompétence notable, et elles ont été sauvées par l'argent public ... Nous sommes loin du av dogme d'autorégulation des marchés financiers! En outre, pour une part importante, le financement octroyé aux banques européennes ne va nullement à l'économie réelle mais reste stocké sur des comptes auprès de la BCE!

Pourquoi ces 489 milliards de la BCE vont-ils aux banques et non directement aux Etats?

La BCE a les moyens d'intervenir pour racheter de la dette. Mais dès qu'il s'agit de soutenir les Etats en difficulté, nos dirigeants et  écono­mistes protestent: «  cela va faire de l’inflation, nous allons plomber le actifs de la BCE. » Lorsqu'il s'agit des banques, on ne parle plus des risques inflationnistes ou de solvabilité ... On met les Etats endettés entre les mains des marchés financiers, qui vont fixer à leur guise le prix de leur aide: actuellement, pour dix ans, 6,5 % __ pour l'Italie et 5 % pour l'Espagne. Les pays du Sud européen sont condamnés à consacrer une part considérable de leurs recettes budgétaires au remboursement de leur dette, produisant une réduction drastique des dépenses publiques dramatique pour leur population.

La BCE n'a donc pas le droit de prêter aux Etats. Doit-on le regretter?

Oui. C'est un choix discutable. Il existe un dogme de l'indépendance de la BCE vis-à-vis des Etats, en vérité imposé par l'Allemagne. Or, il serait rationnel de soutenir des pays solva­bles qui connaissent des difficultés du fait de l'instabilité des marchés. D'ailleurs, c'est ainsi qu'agissent tous les grands pays, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon, mais pas l'Europe. Racheter de la dette ne résoudrait pas tous les problèmes. Mais cela changerait profondé­ment le climat actuel.

L'Allemagne impose l'indépendance de la BCE parce qu'elle craint l'insolvabilité de pays du Sud. Se trompe-t-elle ?

On confond crise de solvabilité et crise de liquidités. L'Italie a des dettes importantes mais elle reste solvable. Il est stupide et dangereux de laisser ce pays payer des intérêts élevés. Si la BCE rachetait de la dette publique, les taux d'intérêt, descendraient immédiatement. On pourrait alors aborder les questions fondamentales,  sociales, écologiques, sans oublier la croissance. Mais nous sommes paralysés par l'intransi­geance allemande. Nous sommes dans une situation proche de l'entre-deux-guerres, quand déjà les pays européens menaient des politiques déflationnistes, ce qui a conduit au chômage de masse. Il en est ainsi parce que l'Eu­rope reste très marquée par son adhésion au capitalisme financiarisé.

 

Comment redonner, toute sa force à la gouver­nance politique?

Les historiens nous apprennent que la démocratie ne s'identifie pas à des règles formelles. Si le suffrage universel est un élément important de la vie démocratique, il ne suffit pas de convo­quer tous les ans le Parlement européen pour avoir une véritable démocratie. Celle-ci reste formelle si elle ne réussit pas à produire une véritable communauté. Or, rien de tel n'existe en Europe - c'est la juxtaposition de 27corps politiques qui jamais ne se mêlent. La politique européenne se réduit à des rencontres d'ex­perts dominées par les questions techniques -voyez la « règle d'or »-sans que la question du consentement .européen soit posée. Le seul modèle véritablement européen proposé à la discussion est celui qu'avancent les marchés financiers! Il faut dire que l'Europe est intoxi­quée par la financiarisation, ce dont témoigne l'omniprésence des hommes de la finance dans les lieux de pouvoir. Aujourd'hui, Goldman Sachs a supplanté l'ENA pour ce qui est des éli­tes européennes.

Le repli nationaliste est-il une solution?

Je comprends que la crise européenne puisse conduire certains à avoir la nostalgie de ce qui existait « avant» et même souhaiter y revenir : « quittons l’euro, nous allons pouvoir faire bouger les taux de change, gérer la dette, décider d’une politique industrielle nationale, etc. » Mais l'indus­trie s' est mondialisée. Les leviers dont nous dispo­serions en revenant à des communautés nationa­les ne seraient plus à la hauteur des problèmes. J'ai peur que nous n'ayons d'autres choix que de faire émerger une politique européenne.

En même temps, tout montre que c'est là un projet problématique. En supposant même que les gouvernements nationaux abandonnent leur engagement actuel en faveur d'une Europe financiarisée, il sera très difficile de faire en sor­te que la juxtaposition de peuples aux destins séparés accouche d’un peuple nouveau. C’est affaire d’histoire commune, pas de gestion.

Ce manque de solidarité européenne ne pro­vient-il pas aussi de la profonde crise sociale que connaissent les populations?

Il y a certainement un grave malaise en Euro­pe,l'idée que l'ascenseur social ne fonctionne plus, que les politiques ne protègent plus les populations et laissent les services publics se dégrader. La précarisation s' étend, la paupérisa­tion aussi, on assiste à un délitement syndical, beaucoup de gens ont l'impression que rien ne peut être changé. Une sensation d'irrémédiable gagne. Cela joue dans la crise de la représenta­tion politique européenne, qui apparaît de plus en plus comme déconnectée des réalités.

Pourquoi, avec d'autres, avoir fondé les Eco­nomistes atterrés et publié le livre « Changer d'économie » ? .

Malgré l'impact mondial de la crise des sub­primes, le diagnostic dominant n'a jamais remis en cause le rôle central des marchés. Dans les différents G20, on a certes critiqué l'opacité des opérations financières, les bonus des tra­ders, les erreurs des agences de notation, les paradis fiscaux, mais la financiarisation n'a jamais été remise en cause. Le mot d'ordre est celui d'une finance rendue efficace parce que devenue transparente. Aux Economistes atter­rés, nous ne sommes pas d'accord. Côté transpa­rence, les réformes avancent très lentement. On n'a pas vu grand-chose, si ce n'est l'obliga­tion pour les banques de reconstituer de nou­veaux fonds propres:On voit surtout des lob­bys bancaires qui résistent tant qu'ils peuvent. Notre diagnostic est que la finance a acquis trop de poids dans la macroéconomie.

Pour changer l'économie, je mets l'accent sur la promulgation d'un nouveau Glass-Steagall Act. Cette réforme qui fut adoptée aux Etats­-Unis en 1933, puis abandonnée en 1999, institue une incompatibilité radicale entre les métiers de la banque de dépôt et de la banque d'investis­sement. Ce faisant, il s'agit de faire connaître publiquement la dangerosité de la spéculation et d'en protéger le circuit des dépôts et du crédit.

Une des propositions des Economistes atter­rés est que les pays de la zone euro devraient pouvoir pratiquer des politiques budgétaires autonomes - cela implique que la BCE garantis­se les dettes. Nous proposons aussi de réduire les niches fiscales et d'imposer plus fortement les plus hauts revenus. J'ajouterai que les ban­ques doivent être incitées à faire leur métier, à savoir investir dans l'économie réelle, créatrice de biens et d'emplois. Il faut réorganiser le métier bancaire, le détourner de la spéculation. Et, chaque fois qu'est proposée une innovation financière, se demander si elle est bonne pour l'économie réelle. Ce serait là un complet chan­gement d'orientation.

 

 

 

 

 

 

 

 

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