Platon - l'expert et le public en art

L' ATHÉNIEN, - Jugeons-nous donc absolument vaine l'opinion actuelle de la multitude qui prétend que, dans les concours [artistiques], il faut tenir pour le plus habile et proclamer vainqueur celui qui nous procure le plus possible de conten­tement et de plaisir ? En effet, puisqu'on nous a permis de nous distraire à ces spectacles, celui qui donne le plus de plaisir au plus grand nombre de gens doit être honoré le plus, et, comme je le disais à l'instant, remporter le prix. N'est-ce pas à bon droit qu'on dit cela et n'aurait-on pas raison d'agir de la sorte ?

CLINIAS. - Peut-être.

L'ATHÉNIEN. - Ah! bienheureux ami, ne tranchons pas à la légère une pareille question ; divisons-la en parties pour l'examiner de la façon que voici. Dis-moi, si jamais on insti­tuait, sans autres formalités, un concours, celui que tu voudras, sans préciser s'il serait gymnique, musical ou hippique, et qu'on rassemblât toute la cité pour annoncer un prix et proclamer que vienne qui voudra lutter, dans un concours de pur plaisir, à qui charmera le mieux les spectateurs. De quelle manière ?  Aucune règle ne lui est fixée. Il n'a, pour vaincre, qu'à dépasser tout le monde sur ce point et à être jugé le plus plaisant parmi les compétiteurs. Quel serait, à notre avis, le résultat d'une telle proclamation ?

CLINIAS.- Sous quel rapport l'entends-tu ?

L'ATHÉNIEN. - Naturellement, l'un exhibera, comme Homère, une rhapsodie, l'autre une citharédie, celui-ci une tragédie, celui-là une comédie, et je ne serais pas surpris qu'un montreur de marionnettes se crût le plus sûr de vaincre; quand ces concurrents et d'autres en nombre illi­mité seront réunis, pouvons-nous dire lequel remporterait une victoire méritée ?

CLINIAS. - Ta question est étrange : qui pourrait te répondre en connaissance de cause avant d'avoir entendu le verdict et assisté lui-même à chacune des compétitions ?

L'ATHÉNIEN. - Eh bien! Voulez-vous que je vous fasse cette étrange réponse ?

CLINlAS. - Sans doute.

L'ATHÉNIEN. - Tout d'abord, si les juges étaient les tout petits enfants, ils jugeraient en faveur du montreur de marionnettes, n'est-il pas vrai ?

CLINIAS. - Assurément.

L'ATHÉNIEN. - Si c'étaient les enfants déjà grands, le vainqueur serait l'auteur comique; la tragédie aura pour elle les femmes cultivées, les jeunes gens et peut-être, j'ima­gine, l'ensemble du public.

CLlINIAS. - Peut-être, en effet.

L'ATHÉNIEN. - Mais qu'un rhapsode récite comme il faut l'Iliade, l'Odyssée ou quelqu'un des poèmes d'Hésiode, et nous, les vieillards, nous pourrions bien, sur cette agréable audition, le déclarer largement vainqueur. Or, lequel aurait triomphé à juste titre, c'est la question qui se pose mainte­nant, n'est-ce pas?

CLINIAS. - Oui.

L'ATHÉNIEN. - Évidemment, vous et moi, nous ne pourrons que déclarer justement vainqueur celui qu'auront pro­clamé ceux de notre Age [l’athénien et clinias sont des vieillards]. Car notre expérience parait être, parmi les divers titres qui se présentent actuellement dans toutes les cités et partout, de beaucoup le plus excellent.

CLiNIAS. - Sans doute.

L'ATHÉNIEN. - Je vais jusqu'à faire moi-même cette concession à la multitude que la musique [et les arts en général] doit se juger d'après le plaisir, mais non pas, toutefois, d'après celui des premiers venus: cet art, dirons-nous, sera le plus beau qui charme les meilleurs, après une formation suffisante, et surtout celui qui plait à un homme distingué entre tous par la vertu et l'éducation; et si nous prétendons qu'il faut de la vertu aux juges de ces concours, c'est qu'ils doivent être doués non seulement de sagesse mais encore de courage. Ce n'est pas au théâtre, en effet, que le vrai juge doit apprendre à juger, lorsqu'il est étourdi par le tumulte du public et sa propre inexpérience; il ne doit pas non plus, quand il porte un jugement, céder à la faiblesse et à la lâcheté, et(...) proclamer mollement une sentence menson­gère; car ce n'est pas en disciple, mais plutôt en maître des spectateurs, quand il s'agit de justice, que le juge siège à sa place, et il a mission de s'opposer à ceux qui pro­curent au public, contre les convenances et la correction, sa provision de plaisir [s’opposer aux artistes qui ne cherchent qu’à faire plaisir, quelque soit la qualité de ce plaisir]: c'est ainsi que maintenant la loi de Sicile et d'Italie, qui s'en remet à la masse des spectateurs et discerne le vainqueur sur un vote à mains levées, a gâté les poètes eux-mêmes, - car ils travaillent pour le plaisir dépravé de leurs juges et ce sont les spectateurs qui font leur éducation; elle a gâté même les plaisirs du théâtre : alors que le public devrait, à des auditions toujours meilleures que ses goûts, trouver un plaisir meilleur, c'est maintenant, par sa faute, tout le contraire qui lui arrive.

 

                                                                                                                                                                     Platon,  LES LOIS II , 657c- 659c